Les hommes et la couture : un hobby gratifiant, excitant et ressourçant

Au magasin nous voyons de plus en plus d’hommes s’intéresser à la couture. Cela nous fait plaisir autant que cela nous questionne. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’interroger deux d’entre eux, jeune actif ou étudiant. Ils se sont lancés pour leur plus grand plaisir et pour le nôtre. Rencontre.

Pierre, Thibault, racontez-nous un peu quand et comment vous avez commencé à coudre…

Thibault : J’ai commencé il y a six mois environ. J’aime bien en général les travaux manuels et j’avais déjà eu envie de coudre sans avoir de machine. Comme il y en a une chez ma copine, j’ai fini par m’y mettre avec elle. La première pièce que j'ai réalisée c'était un genre de pochette pour ranger mes vêtements dans la valise quand je pars en voyage. Avec des boutons pressions pour la fermer.

Trousses et housse pour machine à coudre la maison de la couture Grenoble

Pierre : Pour moi, ça ne date pas d’hier puisque j’ai commencé, je crois, vers l’âge de 14 ans. J’étais assez excentrique et j’étais un peu déçu de ne pas pouvoir m’écarter du groupe en ayant mes propres vêtements. C’est ce qui m’a donné envie de me fabriquer des tee-shirts. J’ai commencé par me faire les miens, puis ceux de mes copains car ça a bien pris et j’ai tout de suite eu de la demande. Tellement bien marché qu’au final je passais mes nuits à coudre et c’est devenu compliqué de gérer la demande que ça avait créée. Et à la fin du lycée, mes résultats n’étaient pas excellents, mais les profs avaient remarqué cette collection et ils ont suggéré à mes parents que je suive un cursus de conception textile. C’est comme cela que j’ai intégré une classe de « mise à niveau en arts appliqués » (MANAA) au Lycée Paul Poiret. J’avais choisi ce lycée car il avait une visée de costumier de spectacles.

Et vous avez poursuivi dans cette voie ?

Pierre : Au cours de cette année, je me suis rendu compte que j’étais plus attiré par le travail de la matière en elle-même. J’ai donc intégré l’ECAL (école cantonale d’arts de Lausanne)  sur un cursus de design produits pour faire de la conception d’objets  . Et j’ai terminé par un Master à l’Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI*) à Paris. Diplômé, j'ai été embauché chez Décathlon et j'ai travaillé sur de la conception d'objets pour différentes marques du groupe. J'ai commencé pour la marque Quechua à Sallanches (Haute-Savoie). Je concevais des sacs à dos et des tentes.

J'imagine que l'on passe alors de la couture de pièces uniques à de très gros volumes…

Pierre : Oui, on travaille avec des usines qui, pour la plupart, sont basées en Asie et les produits sortent à des centaines de milliers d'exemplaires. Je faisais donc beaucoup de couture pour le travail. C'était ma manière de discuter avec mon équipe. Au sein du groupe j'ai suivi des formations de patronage, mais aussi sur des logiciels de dessin en 3D pour monter les différents empiècements entre eux. A cette époque je ne cousais plus pour moi.

Qu'est-ce qui vous a motivé à reprendre ?

Pierre : J'adore le fait de coudre, parce que l'on part d'une matière brute achetée au mètre, on la transforme et ça devient un objet. C'est gratifiant et excitant. C'est un processus assez intéressant et j'ai beaucoup de plaisir à coudre. C'est un moment où je me retrouve un peu avec moi-même. Il y a quelque chose de ressourçant.

Et vous Thibault, qu'est-ce qui vous a donné envie de poursuivre après cette première pochette ?

Thibault : J'avais beaucoup aimé coudre cette pochette mais l'occasion ne s'est représentée que plusieurs mois après. Ensuite, j'ai cousu quelques pochettes avec des rabats, puis des trousses avec fermeture éclair. Et là, je viens de me coudre une chemise !

Chemise pour homme patron Maison Victor

Une chemise, après seulement quelques semaines de couture ?

Thibault : J'ai toujours eu l'habitude de commencer par des choses un peu dures, ça me motive et on apprend vite. Cette chemise m'a occupé deux jours bien plein. Pas d'une seule traite mais au total j'y ai passé deux jours.

Quelles sont les difficultés auxquelles vous avez été confronté ?

Thibault : Comprendre le patron. C'était un patron du magazine "La maison Victor" et je pense que j'ai passé un tiers du temps à lire et relire le patron, déplacer mes pièces pour ne pas faire de bêtises au moment de la coupe. Ensuite, j'ai fait quelques petites erreurs liées à mon niveau. Je ne prévisualisais pas les étapes avant de les avoir faites, notamment le fait que l'on soit sur l'envers du tissu. Mais du coup, en faisant une fois en entier ça m'a permis de bien mettre ça en place.

Pierre, vous m'avez aussi parlé de challenge. Racontez-nous ce qui vous motive…

Pierre : J'ai des demandes de mon entourage qui me lance des sortes de défis que j'aime bien relever. Par exemple, j'ai été contacté par Nathan pour son tour du monde à vélo avec sa compagne. Il m'a demandé de lui coudre des sacoches de vélo sur mesure. Je leur ai fait une sacoche qui rentre dans le triangle du cadre de leurs vélos et cela fait six mois qu'ils voyagent avec. Ils les adorent et elles sont très utiles.

sacoches vélo personnalisées cousues main Pierre Bouvier

Quelles étaient les contraintes de ces sacoches de vélo ?

Pierre : Il y en avait plusieurs. Il fallait qu'elles s'adaptent pile dans ce triangle, qu'elles aient plusieurs poches, qu'elles soient étanches. Ça n'existe pas sur le marché et c'était assez excitant de créer un produit innovant. Comme Nathan et sa compagne descendaient toute l'Amérique du Sud à vélo avant de rejoindre la Nouvelle-Zélande, partout dans le monde des gens ont vu ces sacoches et ont été interloqués.

descente de l'amérique latine à vélo avec des sacoches de vélo cousues main

Du coup vous avez eu d'autres demandes ?

Pierre : Oui, mais je fabrique des sacoches sur mesure par rapport à chaque vélo. Cela implique un temps de travail relativement long et je ne suis pas sûr que cela corresponde au marché du road-trip à vélo…

Vous aimez plutôt coudre des vêtements ou des accessoires ?

Pierre : Je ne couds quasiment que des accessoires parce que ce qui m'anime et qui m'aide à créer et à produire c'est qu'il y a une demande et des fonctions attendues. Je suis animé par le fait de remplir une fonction. Par exemple, comme je ne me déplace qu'à vélo j'ai tout de suite des problématiques qui me viennent en tête. Je couds des sacoches, des trucs pour la tenue des cyclistes lorsqu'il pleut. Pour des contraintes d'étanchéité je réfléchis à de la soudure pour lier les matériaux entre eux.

Et vous Thibault ? Plutôt vêtements ou accessoires ?

Thibault : Moi j'ai plutôt envie de coudre des vêtements. D'ailleurs mon dernier projet est une veste en grosse toile marron. Un autre patron de "La maison Victor".

Veste couture homme Patron Maison Victor

Vous avez pris des cours ou vous avez appris tout seul ?

Thibault : Ma copine m'a un peu appris, mais j'ai fait tout seul en m'aidant de tutos sur internet et des explications du patron.

Parmi vos amis, vous êtes le seul homme à coudre ?

Thibault : En dehors de Pierre, je n'ai pas d'autres amis qui cousent.

Pierre : Dans mon entourage, j'observe un grand retour à la couture. Comme mes amis savent que je couds ils me demandent des conseils pour acheter une machine (NDLR : on ne saurait que trop leur conseiller le site de "La maison de la couture"). Il y a un regain pour la couture, les tissus, les machines à coudre. J'en entends de plus en plus parler dans mon entourage. Nombreux sont ceux qui passent le pas et achètent.

Et du coup vous en discutez entre vous ?

Pierre : Oui. Le point commun c'est que l'on apprend un peu tous sur le tas. C'est vernaculaire. On est tous autodidactes, on a nos propres méthodes et techniques bien souvent héritées de nos grands-mères. On répète les petites habitudes qui viennent de nos grands-parents. On le voit lorsque l'on fait des soirées costumées et c'est l'occasion de comparer les savoir-faire de chacun.

Thibault : Je suis plutôt content de ce que je fais. Je crois que je ne le cacherais pas si l'occasion se présentait d'en parler. Mais comme ça fait peu de temps que je couds ça ne s'est pas encore produit. Mais oui, c'est plutôt quelque chose que je dirais autour de moi.

Et pour terminer cette interview, quels sont vos projets pour les semaines à venir ?

Thibault : Je sais que je referai d'autres chemises car c'est un peu mon dada. Je pense que bientôt je chercherai des modèles mais pour l'instant je prends les patrons que je trouve. Dans quelques temps j'essaierai de faire un patron d'après un vêtement que j'aurais vu et qui me plaît.

Pierre : Dans l'atelier de scénographe-décorateur  que je partage avec Manon, il est question d'accueillir une machine qui nous permettrait de travailler les matériaux épais comme le cuir. Thierry Bériot va la remettre en marche. On lui a fait de la place dans l'atelier. Cette machine nous permettra de coudre des pochettes et des sacs.

*Nous avons appris à l'occasion de cet article que l'ENSCI travaille en étroite collaboration avec le pôle de compétitivité mondial Minalogic (basé à Grenoble). Pour en savoir un peu plus vous pouvez lire cet article